Réalisateur Jérôme POLIDOR

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ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR : JÉRÔME POLIDOR

Les émeutes de 2005, et les tensions récurrentes dans les quartiers de banlieue, sont-elles l’un des points de départ du film ?
Le film sort en salles tout juste dix ans après la révolte des banlieues de 2005. Les images des incendies de voitures et de bâtiments,que l'on retrouve au début du film, ont fait, à l’époque, le tour des écrans du monde. Cette révolte, spectaculaire, exprimait la colère d'une partie de la jeunesse des quartiers, mais sans organisation ni revendications clairement formulées. C'est une des questions qui traverse le film : que s'est-il passé après ? Quelles ont été les réponses politiques, sociales,
à l'expression d'une révolte spontanée de la jeunesse ?

Pourquoi avoir situé l’intrigue dans une association ?
Le milieu associatif est l’une des rares institutions humaines où les relations sont, en théorie, librement choisies et consenties (contrairement à la famille, la religion, le travail, le voisinage...). Le rapport au pouvoir y est donc particulier, car il doit trouver sa légitimité en grande partie à l'intérieur du groupe, et la hiérarchie n'est pas immuable, plus facilement susceptible de remises en cause.
Mais le secteur associatif est aussi représentatif du reste de la société ; il est traversé par les mêmes mutations : baisse des moyens en répercussion des politiques d’austérité, impuissance des représentants politiques, emprise grandissante des grandes entreprises et des banques, précarisation des salariés, individualisme, consumérisme...

Le film est-il autobiographique, raconte-t-il l'histoire de l'association Les Engraineurs, qui a produit le film ?
Ce n'est pas un film autobiographique, ce n'est pas une histoire vraie, mais c'est une vraie histoire !
Je me suis inspiré d'éléments de la vie de l'association Les Engraineurs mais aussi de bien d'autres choses ! Par contre, le film a été tourné dans des conditions associatives, proches de celles évoquées dans le film. J'ai volontairement brouillé les pistes : le scénario du court-métrage Safari, mis en images au début du film, est par exemple un projet avorté des Engraineurs. Nous avons également tourné en parallèle de Merci les jeunes ! le court-métrage Poukave, avec les adolescents du groupe qui jouent leurs propres rôles. Il fallait d'ailleurs parfois rappeler aux acteurs pour quel film nous tounions...
Cette confusion organisée était stimulante, car nous participions à une expérience multiple. Je me suis amusé avec les tournages de films "gigognes" et nous avons aussi réalisé des suppléments qui pourraient être des programmes de l'imaginaire Quartier TV, comme une interview de Walter Ben Michaels qur le sujet de la diversité aux Etats-Unis.

Le film est parsemé d'extraits de films, d'émissions de Quartier TV, de télévisions nationales. Pourquoi avoir choisi de multiplier les statuts d'images ?
Notre vie est saturée d'images, de films, de vidéos. Presque tout le monde est devenu un filmeur, avec son appareil photo, son téléphone ou son ordinateur... Ce qui m'intéresse dans la multiplication des statuts d'image à l'intérieur du film, c'est aussi d'induire la position sociale des personnages en fonction de la nature du média où ils apparaissent. Par exemple, une courte apparition au 20h d'une chaine nationale provoque plus de conséquences dans la vie de Souleymane qu'un travail régulier comme animateur de débat sur la télévision de quartier. Toutes les images ne se valent pas, et la perception du spectateur participe à la hiérarchisation.
D'autre part, il y a toujours des tabous implicites, et si comme le personnage de Nadia, l'on ne respecte pas certaines règles, la bienveillance institutionnelle cesse. Et pour cause : la production d'image est devenue une forme d'action politique primordiale, parfois la seule ! Il est moins couteux de tenter de changer la perception d'une réalité, de créer une illusion de changement, que d'agir concrètement sur le monde. Ces questions traversent le film : qui produit quelle image ? Avec quels moyens ? Dans quel but ? Au profit ou au détriment de qui ?

Comment avez-vous choisi d’aborder "la banlieue" ?
Dans le film, les aspirations, les enjeux, les situations sont complexes et parfois contradictoires. La banlieue n'est pas abordée en tant que concept. Elle est le terrain d'un hasard, d’une rencontre entre des personnages d’origines sociales et géographiques différentes, qui s'y retrouvent au même instant, pour tenter d'y faire quelque chose ensemble.

Est-ce un film engagé ou militant ?
Ce n'est pas un film militant, car il ne cherche à convaincre personne d'une thèse en particulier. Ce qui m’intéresse c'est de donner matière à réfléchir au spectateur. Aucun des personnages n'a raison plus qu'un autre, mais l'on peut essayer de comprendre chaque point de vue. Chaque spectateur est libre de juger les personnages et d'interpréter le film comme il le souhaite.
Un film engagé, oui. D'abord, en ayant gardé tout au long de sa fabrication le souci de faire correspondre le fond, la forme et les conditions de production.
Je revendique et suis fier de la production associative ! L'énergie qui rassemble des individus pour créer, agir en dehors de l'idéologie marchande, contre le « bon sens » individualiste, m’intéresse particulièrement. Dans une association, chacun a ses raisons, mais chacun fait sien, pendant un temps donné, un objectif commun. Les discussions, les compromis, les conflits, permettent d'avancer ensemble.

Pantin, juin 2015

 

Biographie / Filmographie de Jérôme POLIDOR

Né au Havre en 1981, il suit une formation de monteur. Depuis près de quinze ans, il encadre des ateliers d'écriture et de réalisation audiovisuelle au sein de l'association Les Engraineurs qui intervient auprès d'adolescents et de jeunes adultes de Seine-Saint-Denis.
Parallèlement, il a co-fondé La Mare, association de production, d'édition et de distribution indépendante où il a défendu les documentaires "engagés" comme Water Makes Money (2010), Profession Journaliste (2012) ou Mains Brunes sur la ville (2012).


RÉALISATIONS

Affiche Noir coton

NOIR COTON (coréalisation avec Julien DESPRES) - documentaire de 54 min - 2010 

Voyage dans la région cotonnière du Burkina Faso et réflexion sur les relations commerciales Nord/Sud. (La Mare aux canards - Anatone production).
Diffusion sur TV5 Monde en 2012.
Sélections : FESPACO, Festival Bobines Sociales, Festival International du Cinéma Numérique de Cotonou, Festival du film alter-mondialiste d'Ivry, Festival des Résistances et Alternatives à Paris...
 

L'ORDRE PRÉSENT - fiction de 15 min - 2009

Anticipation dans un monde où les assemblées citoyennes sont au couer des décisions politiques. (La Mare aux canards). 
Ce court-métrage est une contribution au film "OUTRAGE & RÉBELLION" lancé par Nicole BRENEZ.
 

TOUT À REFAIRE (coréalisation avec Sadio DOUCOURɐ) - fiction de 32 min - 2007

Tourné à Bamako (Mali). Mamad, 18 ans, est expulsé de France et se retrouve chez ses cousins à Bamako. (Les Engraineurs).
Grand prix du court-métrage au festival Miroirs et cinéma d'Afrique, Marseille 2008.
Sélection au festival de Clermont-Ferrand, Milan, Plein Sud...
 

LA DOUBLE FACE DE LA MONNAIE (coréalisation avec Vincent GAILLARD) - documentaire de 54 min - 2006

Sur le système monétaire international et les monnaies complémentaires en Europe. (La Mare aux canards). 
Plusieurs centaines de projections en France, plus de 2000 DVD en circulation, 1er prix au festival d'action sociale de Nancy 2008, sélection au Festival des Libertés à Bruxelles 2007 ; Images Mouvementées à Paris 2009...

statuts de l'association les engraineurs

Association déclarée, créée le 01/01/1998

Activités : Production de films cinématographiques, de vidéo et de programmes de télévision ; enregistrement sonore et édition musicale

SIRET 431 506 302 00014

Fiche contacts